Histoire

Le massacre / l’incident 228 二二八事件 – 28 février 1947

Le 28 février 1947 compte parmi les jours les plus sombres de l’histoire de Taiwan. Suite à cet événement, entre 10.000 et 30.000 taiwanais seront massacrés tout en déclenchant le début de la période dîtes de la terreur blanche.

Avant de parler de l’événement en lui-même, petit retour indispensable sur la situation de l’époque. Depuis 1895, Taiwan est une colonie de l’Empire du Japon, suite au traité de Shimonoseki. Les accords de la conférence du Caire de 1943 entre la Chine de Chiang Kai Chek, les USA et le Royaume-Uni, indiquaient que Taiwan et les îles Pescadores devaient « revenir » dans le giron du gouvernement chinois nationaliste 1. En 1945, le traité de Postdam, qui se tient quelques semaines avant la capitulation du Japon, retire cette mention et indique que les gains territoriaux japonais antérieurs à 1937, incluant donc Taiwan, doivent être libérés du joug nippon, mais sans indiquer cependant leur devenir. C’est néanmoins Chiang Kai Chek 蔣介石 qui est chargé par les alliés de s’occuper de la reddition japonaise sur l’île et il envoie pour cela Chen Yi pour accepter la capitulation des forces locales. Rikichi Andō, alors gouverneur-général de Taiwan et commandant en chef des forces nippones de l’île, signe la reddition le 25 octobre 1945 et passe la main à Chen Yi 陳儀 pour finaliser le tout. Le gouvernement nationaliste chinois prend ainsi le pouvoir sur Taiwan.

Les taiwanais, qui commencèrent par accueillir en libérateur les troupes nationalistes, déchantent rapidement. Durant les 50 dernières années, la Chine et Taiwan ont suivi deux voies très différentes. Sous l’impulsion (forcée) des japonais, Taiwan s’est considérablement développé, que se soit au niveau économique, social, administratif ou encore culturel. La Chine, en face, est dévastée par la guerre. Un autre fossé sépare les taiwanais des nouveaux arrivants, la langue. Les nationalistes parlent mandarin et la plupart des taiwanais, notamment ceux nés après le début de l’occupation japonais, parlent, eux, japonais et / ou taiwanais, même si nombre de taiwanais avaient étudié en secret le mandarin, afin d’être prêt et apte à s’intégrer à la future société sinophone. Chen Yi, qui concentre tous les pouvoirs sur l’île, se servira d’ailleurs de se faux-prétexte pour exclure les taiwanais des administrations et du pouvoir politique où la seule langue autorisée est le mandarin. Tous les postes sont donc occupés par des arrivants du continent. Cette situation fait suite à une multitude de points de tension, d’une bureaucratie gangrenée par la corruption, de la nationalisation des entreprises locales japonaises ainsi que d’entreprises privées, des multiples brutalités des militaires qui restent impunies, d’une inflation folle des denrées de première nécessité (riz, etc) couplée à de fortes pénuries (chose qui n’était jamais arrivée durant la période japonaise, l’île étant alors auto-suffisante), au gap culturel important entre les deux parties (modèle japonais vs modèle chinois / socialiste) ou encore à des taiwanais traités comme des habitants de seconde zone, avec par exemple l’utilisation de sobriquets comme « esclave japonais ». Taiwan est donc une véritable poudrière prêt à exploser.

Foule en colère devant le Tobacco Monopoly Bureau de Taipei – 28 février 1947

27 février 1947, dans le quartier de Dàdàochéng 大稻埕, à l’intersection de Ningxia Road et de Nanjing West Road. Une femme de 40 ans, Lin Jiang-mai 林江邁, vend des cigarettes au marché noir devant la Tianma Tea House. Ce jour-là, elle n’a pas le temps fuir et se voit confisquer sa marchandise (la vente de tabac et alcool est alors réservée au gouvernement) par des officiels du Taiwan Tobacco Monopoly Bureau, qui sont accompagnés d’une douzaine de policiers. Celle-ci, protestant, se voit prendre à partie par les policiers et rouée de coups. La scène fait réagir les passants et l’un d’eux, voulant s’interposer, est tué involontairement par un membre du Taiwan Tobacco Monopoly Bureau. Le lendemain, une importante foule se rassemble et se presse dans les rues de Taipei, et notamment devant l’Executive Office. Les forces de sécurité du bureau du Gouverneur-Général tentent alors de disperser la foule qui demande l’arrestation et le jugement des agents impliqués dans l’événement de le veille tout en exprimant leur mécontentement concernant la gestion de l’île par Chen Yi. Des coups de feu sont tirés par les forces de sécurité causant plusieurs décès parmi les manifestants. La radio propage la nouvelle et des mouvements équivalents se formant dans de nombreuses villes de l’île. Des soldats nationalistes sont attaqués et des commerces / entreprises (banques, bureaux de postes, etc) sont pris à partie.

Devant ces mouvements Chen Yi feint d’écouter les demandes, notamment les 32 émises par un comité de propositions afin de réformer le gouvernement dans le bon sens, et promet des changements pour calmer la situation. Mais son but est tout autre. Il gagne du temps, attendant en réalité des renforts miliaires qu’il a demandé à Chiang Kai Chek. Ces troupes débarquent à Taiwan le 8 mars 1947 et lancent l’opération Qing Xiang 清鄉, « nettoyage de la campagne », qui s’étalera sur trois mois et se soldera par de multiples arrestations et exécutions, ainsi qu’un véritable massacre, avec la mort de 10.000 à 30.000 taiwanais, en majorité des « anonymes » mais également des membres de l’élite intellectuelle, politique et culturelle de l’île. L’histoire a montré que ce dernier point avait été parfaitement planifié par Chiang Kai Chek pour écraser toute potentielle contestation et tournera à plein régime durant la période de la « terreur blanche ». Cet événement marque le début de la terreur blanche, qui durera près de 40 ans et qui verra l’instauration de la loi martiale, 140 000 personnes emprisonnés et entre 3000 et 4000 exécutions.

Jusqu’en 1993, et un rapport d’historiens à la demande du Yuan Exécutif ainsi que des premiers chiffres donnés par le Guomindang  (le parti nationaliste de Chiang Kai Chek), une énorme chape de plomb recouvrait cet événement et plus généralement toute cette période. L’ensemble était totalement passé sous silence dans les livres d’histoire, ainsi que peu évoqué dans les familles, même au sein de celles ayant vu certains de leurs membres emprisonnés ou tués. Le 28 février 1995, Lee Teng-hui, alors président (Guomindang) présente ses excuses officielles. Un musée a vu le jour, le Taipei 228 Memorial Museum, niché au sein du 228 Peace Memorial Park (ex-Taihoku New Park et ex-Taipei New Park, élément central du magnifique roman Garçons de Cristal de Bai Xianyong publié en 1983) et ce jour est maintenant férié, connu sous le nom de Jour de la paix 和平紀念日. De même, de nos jours, l’événement et la période qui a suivi sont encore au cœur de nombreux conflits et tensions entre taiwanais présents avant 1945 et taiwanais arrivés avec le KMT, et continue de diviser.

Sources : Wikipedia, Liberty Times 自由時報, RTI, Taipei Times, Taiwan Sentinel.

  1. Taiwan n’a jamais fait partie de la République de Chine avant ce moment-là, car proclamée en Chine alors que Taiwan était sous domination japonaise.

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